Table des matières

Content toc

L’agroécologie, pour moi, est un système de travail avec le sol et non pas un travail du sol.

Sébastien représente la 3ème génération de l’exploitation familiale.

Agriculteur bio en non-labour, il est également éleveur de viandeuses et laitières. Son système a évolué au fil des observations, essais-erreurs que Sébastien nous décrit dans ce portrait.

De la réduction du travail du sol, à la plantation de haies, en passant par la conversion bio, Sébastien a pris des risques, opéré de gros changements. Aujourd'hui il nous parle de ses réussites, de ses échecs aussi et nous explique pourquoi il est "prêt à travailler avec le sol et la nature".

La ferme de Sébastien

L’élevage viandeux est passé par divers changements de races pour cause de maladies et autres inconvénients (brucellose, gale, césariennes…) : du blanc-bleu à la salers aujourd’hui, en passant par le charolais. Sébastien a investi dans une salle de traite d’occasion en 2017 et a aujourd’hui une cinquantaine de vaches laitières.

En 2016, l’agriculteur fait le constat que certaines cultures fonctionnent bien sans traitement : il décide de convertir la ferme en bio.

C’est également en observant les résultats positifs du non-labour après maïs que Sébastien investit dans un semoir de semis direct à disques, en 2017.

Depuis 2018, Sébastien cultive en travail du sol très réduit : semis direct (aucun travail du sol, à part l’ouverture du sillon au semis) ou déchaumage superficiel en cas de reprise de la prairie. Il est dans une démarche de plantation d’arbres et de haies, ainsi que d’implantation de bandes aménagées, pour favoriser la biodiversité.

Sébastien Lens cultures

L’alimentation du bétail se compose uniquement de fourrage de l’exploitation et d’un complément de céréales.

En 2023, l’assolement est constitué de prairies permanentes et de terres en rotation avec prairies temporaires et céréales.

VIDEO : Travailler avec le sol

Lors de sa conversion bio en 2016, Sébastien travaillait en système labour-rotative-semoir. En 2018, son matériel étant un peu vieillissant, il a décidé de passer en semis direct, avec l’achat d’un semoir Gaspardo à disques. Ce système avait fonctionné pour un essai après maïs, avec une bonne maîtrise des adventices.

Les terres que Sébastien cultive sont situées sur une région avec beaucoup de schiste et de pierres. Le semis direct a l’avantage de ne plus remuer le sol et remonter les pierres, et limite donc vraiment l’usure du matériel. De plus, ce système lui permet de semer seul 3,5 ha/h et de diminuer la consommation de carburant.

Mais c’est surtout l’effet sur la qualité des sols qui a convaincu Sébastien de la pertinence de son système combinant l’absence de phytos et de travail du sol intensif.

Avantages du semis-direct pour Sébastien :

  • Effet positif sur la qualité des sols
  • Limite l’usure du matériel
  • Diminue la consommation de carburant
  • Diminue le temps de travail

Rotation

Pour mieux comprendre ses pratiques, détaillons l’itinéraire technique de deux parcelles, faisant suite à des destructions de prairies. Le premier itinéraire est assez concluant, avec des rendements satisfaisants à la moisson mais avec un problème de rumex ayant appelé l’utilisation d’un déchaumeur à dents. Ce dernier n’ayant pas donné de bons résultats et ayant remonté des pierres, un déchaumeur à disques a dû être employé à deux reprises avant le semis du seigle en automne 2023.

Cliquez sur l'image pour l'agrandir

Le deuxième itinéraire est un témoignage d’échec de l’avoine-féverole, car un rouleau est passé sur la parcelle après le semis, suivi d’un printemps humide. Cela a résulté en une reprise de la prairie qui a étouffé la culture. Sébastien a donc plutôt fauché cette parcelle avant de semer du seigle en automne 2023.

Cliquez sur l'image pour l'agrandir

Dans les deux cas, de la luzerne sera implantée après environ quatre ans de culture céréalière.

Sébastien Lens luzerne

Matériel

Sébastien est à l’affût de ce qui passe sur le marché, en veillant à la faisabilité économique. C’est en essayant le matériel qu’il fait ses choix et qu’il détermine les améliorations à envisager.

Semoir à disques

Semoir Gaspardo
Semoir de semis direct à disques Gaspardo

Son semoir de semis direct est utilisé pour les sur-semis de prairies, le semis des engrais verts sans labour, le semis des céréales… avec une faible consommation de carburants et un haut débit de chantier. Récemment, il a acquis une déchaumeuse à dents pour aider à gérer les repousses de prairie.

Les éléments semeurs sont indépendants : c’est un disque qui ouvre le sillon, puis il y a une roue plombeuse qui referme la ligne avec jusqu’à 200 kg/cm². La rouge de jauge permet de déterminer la profondeur de semis, entre 4 et 8 cm.

Le semoir est équipé d’une double cuve (à l’origine une pour la céréale et une pour l’engrais), dont il se sert s’il a besoin de déterminer deux concentrations de semis différentes. Une troisième cuve à l’arrière est attribuée aux petites semences (comme le trèfle), épandues à la volée juste avant le peigne. Un remplissage lui permet de semer 7 ha.

Ce semoir permet à Sébastien de semer les engrais verts, les céréales et les prairies (y compris en sur-semis), mais aussi de réparer les dégâts de sanglier en semant dans un sens puis dans l’autre.

Déchaumeuse à dents

La déchaumeuse à dents est utilisée pour gérer les repousses de prairie avant l’implantation des céréales, en minimum deux passages. Depuis le tournage de la vidéo, Sébastien s’est séparé de cet outil car il ne convenait pas :  le rouleau à l’arrière a un effet de rappui favorisant la reprise des mottes de graminées et les dents remontent trop de pierres.

Herse étrille

Une herse étrille classique est utilisée pour le désherbage mécanique dans les céréales.

Résultats : réussites et échecs

Cultiver en bio et en non-labour est un défi. Sébastien ne regrette pas son choix de système, dont il voit les bénéfices sur la qualité des sols et la biodiversité, mais c’est la maîtrise des adventices qui lui pose le plus de problèmes.

icone échec

A ce jour (2023), le gros échec concerne les céréales de printemps de cette année. Ne voulant rien labourer, il a juste donné un coup de déchaumeuse et a réimplanté la culture directement après. A cause des faibles températures, les sols sont restés froids sur le versant Nord et ce sont les adventices qui ont pris le dessus et qui ont étouffé la culture. La céréale n’étant pas belle, Sébastien l’a fauchée en immature, emballée et donnée ainsi aux animaux plutôt qu’aplatie. De cette manière, Sébastien limite les pertes dues aux échecs et s'y retrouve financièrement.

Sébastien a aussi laissé son fils charruer quelques terres et semer avec herse rotative et semoir. Au niveau des rendements, son système a apporté 2800 kg/ha pour un triticale, contre 2000 kg/ha pour le système en non-labour.

Nous proposons ici une estimation du bilan financier de chacun des pratiques, basées sur les données fournies par Sébastien et par le logiciel Mecacost (https ://www.mecacost.cra.wallonie.be/fr). Le tableau reprend les pratiques et leur coût depuis la destruction du couvert en place jusqu’au produit de la vente.

Itinéraire 1Itinéraire 2
Travail du sol 1LabourDéchaumeur disques
Consommation (L/h)25,020,0
Débit (ha/h)1,03,0
Temps de travail (h/ha)1,00,3
Coût travail (€/ha)25,08,3
Consommation (L/ha)25,06,7
Coût conso (€/ha)25,06,7
Usure/entretien (€/ha)13,87,6
Travail du sol 2Rotative-semoirSemoir-SD
Consommation (L/h)25,015,0
Débit (ha/h)1,03,5
Temps de travail (h/ha)1,00,3
Coût travail (€/ha)25,07,1
Consommation (L/ha)25,04,3
Coût conso (€/ha)25,04,3
Usure/entretien (€/ha)13,72,8
Total coûts (€/ha)127,536,8
Rendements (T/ha)2,82,0
Chiffre d’affaires (€/ha)560,0400,0
Marge brute (€/ha)432,5363,2

Par rapport au système labour, Sébastien perd environ 70€/ha mais réalise une économie sur le temps de travail, estimé à 25€/heure. Ce temps de travail gagné peut être consacré à d’autres tâches ou à du temps libre. Sans oublier les services environnementaux et sociaux rendus par des pratiques impactant moins le sol que le labour (diminution de l’érosion, préservation de la vie du sol…). Au final, en non-labour, Sébastien a dépensé 2,5 fois moins d’argent par tonne de grain produite.

Cette année 2023, Sébastien a dû moissonner l’épeautre et le froment tardivement et a été confronté à une reprise de verdure. C’est là que la déchaumeuse rentre en jeu, avec un premier passage mi-août, puis un deuxième courant septembre.

Apprendre de ses erreurs

Si je devais donner un conseil… Je ne regrette pas les choses que j’ai faites, mais j’aurais fait les essais différemment. J’aurais essayé une partie des terrains, peut-être pas sur la totalité de l’exploitation. Mais si on n’essaie pas, on n’apprend pas. Il faut pouvoir faire des erreurs et les admettre. C’est ainsi qu’on apprend. 

Terraé agriculteur

Pour Sébastien, faire partie d’un réseau de personnes qui ont plus ou moins la même optique de l’avenir de l’agriculture permet d’échanger, partager sur les erreurs, les systèmes qui fonctionnent ou non…

Au bout des 5 ans, je vois un peu plus clair dans ma technique de travail. Je me rends compte de la vie du sol qui a changé : on a plus de vers de terre, on n’a plus d’érosion des sols… J’ai des terrains qui sont plus portants, moins dérangés par le poids du matériel. Mon sol se porte mieux. Je crois qu’il est prêt à travailler avec moi maintenant. Et je suis prêt à travailler avec lui. 

VIDEO : Travailler avec la nature

C’est en travaillant avec la nature, avec les haies et les arbres, qu’on se rend compte de tous les bienfaits de cette flore et faune sur les cultures. 

Les haies

Depuis 2018, Sébastien a également décidé de développer d’avantage les infrastructures agroécologiques sur son exploitation. Il a planté des haies en 2018 dans le cadre du projet LIFE Pays Mosan, accompagné par Natagora.

Sébastien Lens haie

Au total, en 2023, l’exploitation de Sébastien comportait environ 13km de haies pour une densité d’environ 100 mètres de haies par ha. Un peu moins de la moitié est installée en bord ou au sein des terres de cultures, le reste étant installé dans les prairies.

Les haies les plus récemment plantées comportent une diversité d’essences importante afin de les rendre plus résilientes et plus attirantes pour les insectes. Elles sont composées d’aubépine à un style, de cornouiller sanguin, d’églantier, de pommier sauvage, de sureau noir et viorne obier. Cette composition représente un intérêt particulier pour les pollinisateurs sauvages (en particulier l’aubépine) et pour les auxiliaires de cultures (en particulier le sureau noir, le cornouiller sanguin et la viorne aubier).

icone trucs et astuces

Le sureau noir est particulièrement intéressant car il accueille des populations de pucerons spécifiques à cette essence (ils n’attaquent pas les cultures) qui attirent à leurs tours les auxiliaires de cultures qui eux se nourrissent de tous les types de pucerons. Cette attraction des auxiliaires commence dès le mois d’avril ce qui est particulièrement intéressant pour lutter contre les ravageurs au printemps.

Les trois premières années, en guise d’entretien, Sébastien a uniquement coupé les têtes de sa haie pour qu’elle fasse du pied. Il a laissé la végétation au pied pour garder l’humidité en période de sécheresse. Il laissera pousser la haie à hauteur réglementaire en limite de voisinage ou à 3 mètres quand c’est dans ses cultures. Il taillera une fois par an en hiver, quand le travail est moins important sur l’exploitation, pour faire du .

Les bandes fleuries

En vue de complémenter les haies, 2,5 ha de bandes fleuries ont été installées dans les zones de culture en 2020. Deux types de bandes ont été installées : des bandes destinées à favoriser les insectes butineurs et des bandes de hautes herbes (« beetle bank ») destinée à servir de refuge pour les carabes et la faune.

Sébastien Lens bandes fleuries

Le mélange des bandes butineurs est composé de 85 % de graminées (agrostis commun, fétuque rouge et pâturin), 4 % de légumineuses (lotier corniculé, luzerne lupuline, trèfle des prés), 11 % d’autres plantes à fleurs (achillée, millefeuille, centaurée jacée, carotte sauvage, grande marguerite, mauve musquée et compagnon blanc...) à une densité de 30 kg/ha. La bande fleurie a une largeur de 12m. Elle a été tondue au printemps avec dérogation car il y avait trop de graminées, pour que les fleurs reprennent le dessus. Lors de la fauche (2 fois par an entre le 15/06 et le 31/07 et entre le 1/09 et 31/10), 3m sur les 12 sont laissés en refuge la première fois et la deuxième fois, 6m sont laissés en ne fauchant que 3m.

Les beetle bank de 6m de largeur sont majoritairement composées de graminées (dactyle (50%), fétuque (48,5%)), de mélilot (1%) et de centaurée (0,5%) à une densité de 20 kg/ha. La gestion de la bande se limite à une gestion localisée des rumex et des chardons. Un broyage peut être réalisé entre le 15 août et le 15 septembre uniquement s’il y a un risque d’envahissement par des ligneux.

Disposition spatiale des infrastructures

Initialement installées pour faire des limites avec les voisins, les haies ont rapidement montré leurs propriétés anti-érosion. Aujourd’hui les chauves-souris observées dans la région les utilisent également comme couloirs.

Les infrastructures citées plus haut sont disposées de façon à découper les parcelles en blocs d’environ 100 mètres de large. Les infrastructures sont disposées perpendiculairement à la pente afin de jouer un rôle antiérosif.

Cette disposition également permet aux insectes auxiliaires de cultures (carabes, syrphes, coccinelles…) de se déplacer jusqu’au centre des champs et de pleinement jouer leur rôle de régulateur naturels des ravageurs. Une partie des bandes sont implantées en bordure de haies pour assurer ainsi une bonne complémentarité entre les deux infrastructures.

Le fait d’avoir une bande fleurie le long d’une haie permet à plus d’organismes de venir s’y réfugier quand on passe avec du matériel. Les bandes vont couper les cultures et amener un refuge pour le gibier et pour les organismes bénéfiques pour la culture, comme les syrphes, les carabes ou les abeilles. Cette combinaison permet d’étaler la durée de floraison, de maximiser l’effet refuge et d’attirer des auxiliaires de cultures durant toute la saison culturale.

Avantages de ces infrastructures agroécologiques :

  • Limites avec parcelles du voisin
  • Propriétés anti-érosives
  • Zone de passage et de refuge pour les auxiliaires de culture
  • Délimitation des parcelles

Pour installer ces infrastructures, Sébastien a bénéficié de l’aide d’un conseiller Natagriwal et de l’accompagnement de Natagora. Sébastien touche les primes sur les bandes fleuries et les haies, ainsi que des aides à l’implantation des haies et des alignements d’arbres.

Les projets de Sébastien

Pour le futur, Sébastien souhaite continuer dans la même dynamique. Ses projets sont les suivants :

  • Continuer d’implanter des alignements d’arbres, de haies et de saules têtards le long des berges de certains ruisseaux. Notons toute de même que sur les parcelles en location, les possibilités de plantations sont plus limitées.
  • Tester la technique du couvert permanent avec une plante compagne (comme du trèfle blanc) dans les cultures de céréales. Cette pratique lui permettrait d’avoir un levier supplémentaire pour gérer les adventices sans oublier les autres effets de synergies (meilleure couverture du sol, apport d’azote…).
  • Trouver de nouveaux débouchés pour ses cultures de vente comme des blés anciens.

Pour aller plus loin