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Présentation

Fils d’agriculteurs, Régis n’était pas destiné à reprendre la ferme familiale. Sa mère, convaincue que l’agriculture n’offrait pas d’avenir, l’oriente vers une formation d’électromécanicien. Malgré tout, Régis décidera finalement de reprendre la ferme avec son frère au milieu des années nonante. La ferme de 45 ha est alors divisée en deux, et il décide de construire un poulailler afin de pouvoir vivre avec ses 25 ha.

En 2005, une formation vient bousculer ses certitudes. Régis y découvre l’impact du labour sur la structure de ses sols et décide d’abandonner la charrue pour préserver son capital sol. C’est le premier tournant d’un parcours marqué par une remise en question constante de ses pratiques.

En 2017, avec son épouse, ils commencent à consommer des produits issus de l’agriculture biologique par souci de santé et d’alimentation de qualité. Mais sur l’exploitation, rien ne change. Le poulet reste le socle économique de la ferme, et passer en bio à ce moment-là n’aurait pas eu de sens. Régis continue donc en conventionnel.

Deux ans plus tard, les prix du poulet s’effondrent, les revenus disparaissent et Régis prend conscience qu’il n’a plus aucune maîtrise sur la fixation du prix de son travail. Ce sentiment de dépossession le pousse à agir. Avec son épouse, ils décident de transformer leur modèle et de se tourner vers la vente en circuit court.

« J'en avais marre de me faire plumer par l'agro-industrie parce qu'on n’avait plus aucun pouvoir de décision sur le prix. Avec le fait de retransformer nous-mêmes, on a repris notre pouvoir sur la décision du prix »

Sans emprunt en cours, Régis se donne les moyens de ce projet ambitieux. Il contracte un prêt de 200 000 euros pour investir dans une meunerie et une boulangerie en valorisant l’un des anciens poulaillers. Les champs s’orientent vers les céréales biologiques, et le passage en bio devient non seulement possible, mais cohérent avec la nouvelle orientation de la ferme. C’est un virage décisif, qui leur permet de valoriser directement leurs productions et de renforcer leur autonomie.

Aujourd’hui, Régis poursuit son cheminement. S’il reste attaché aux pratiques sans labour, il reconnaît que sans charrue ni chimie, il est très compliqué de contenir les adventices. Avec pragmatisme et curiosité, il explore d’autres méthodes de gestion de l’enherbement, cherchant à concilier durabilité, productivité et équilibre.

Expérimenter le couvert permanent en bio

« C’est en faisant des profils de sol et en voyant ce que faisait la charrue que j’ai décidé de ne plus labourer »

C’était il y a 20 ans. Depuis, Régis a converti sa ferme en bio, mais il a conservé son « allergie à la charrue ». La gestion de l’enherbement, surtout par les vulpins accompagnés des chardons et rumex, est donc devenue le principal défi de son système. C’est pourquoi il s’est tourné vers des pratiques de couverture permanente des sols.

Assolement

La moitié de l’assolement est constituée de céréales d’hiver, l’autre moitié étant représentée par de la moutarde, du pois et de l’avoine. Cet assolement est déterminé par la transition bio et le moulin à la ferme. Les cultures comme le lin, la betterave, la chicorée ou le maïs ont donc été écartées, au profit de cultures valorisables par l’atelier de transformation.

Au printemps, il implante du trèfle blanc nain en même temps que la moutarde. Le trèfle reste en sous-étage puis se développe vivement dès la moisson, couvrant le sol efficacement. A l’automne, Régis peut alors réaliser un semis direct de céréales dans ce tapis vert.

L’objectif est alors de garder le trèfle plusieurs années, pour semer les céréales successives en semis direct. Mais Régis constate qu’après 2 ans, le trèfle disparaît, probablement par manque de lumière.

Couvert permanent et gestion des adventices

L’effet de cette pratique sur la gestion des adventices est déterminé par le succès de l’implantation du trèfle. En 4 ans d’essais, il constate une réussite un an sur deux, en fonction des conditions météorologiques.

En 2022, le trèfle s’était bien implanté dans la moutarde. Une fois celle-ci moissonnée et les cannes broyées, le trèfle a bénéficié de toute la lumière et a très bien couvert le sol à l’automne. En un seul passage, Régis a pu y implanter le blé d’hiver en faisant travailler les disques du semoir (Figure 1). Plus tard, le trèfle a repris de la vigueur, mais les conditions hivernales ont ensuite favorisé la céréale, lui donnant l’ascendant sur le trèfle jusqu’à la moisson (Figure 2).

Figure 1 : Semis du blé d'hiver dans le couvert de trèfle blanc nain (27/10/2022)
Figure 2 : Céréale dans trèfle blanc nain (08/11/2022)

En 2025, en revanche, le trèfle n’a pas bien levé (Figure 3). Cela est probablement dû au semis profond dans un sol sec et aux deux désherbages mécaniques qui ont suivi. A la moisson de la moutarde, le trèfle n’était en effet pas présent. Régis s’est donc adapté : après avoir broyé les cannes de moutarde, il a fissuré à 25cm puis a déchaumé deux fois pour remonter les racines de chardons et de rumex puis il a semé un couvert de sarrasin qui s’est développé en même temps que les repousses de moutarde. Régis compte sur ce couvert pour contrôler les vulpins par concurrence et allélopathie. En automne, il a détruit le couvert avec un passage de disques pour contrôler les vulpins restants, puis a semé le blé ancien au semoir de à disques avec un rouleau Faca à l’avant du tracteur.

Figure 3 : Trèfle absent dans la moutarde (07/05/2025)

Dans d’autres parcelles à destination de cultures de printemps 2026, Régis effectuera ces scalpages successifs au printemps, période pendant laquelle les chardons ont moins de réserve et donc moins de chance de reprendre.

Enseignements et perspectives

Dans son système sans charrue et sans chimie, Régis est particulièrement dépendant de la météo. Les années trop sèches ou trop humides ont des impacts directs sur ses capacités à désherber mécaniquement ou implanter le couvert permanent. Les années de réussite du couvert, Régis constate une diminution des populations de vulpin. Les mauvaises années, les parcelles se salissent et Régis s’adapte donc, en travaillant le sol plus ou moins fortement en fonction des besoins de gestion des adventices.

« Le printemps prochain, je vais remettre de la moutarde, et j’espère que ça refonctionnera. Parce que pour moi, en bio non-labour, c’est un grand atout d’avoir un couvert qui protège le sol, pour gérer les mauvaises herbes, et en même temps ça apporte de l’azote. C’est donc doublement bénéfique. »

Du grain au pain

« Mon métier maintenant, c’est meunier. Les champs, c’est mon hobby. »

En 2021, Régis et son épouse Céline ont investi dans un moulin et un atelier de boulangerie à la ferme, afin de reprendre le contrôle sur les prix de vente des produits agricoles.

Pour assurer la rentabilité de cette petite ferme de 25 ha, Régis contrôle l’ensemble de la chaîne : du semis de la graine dans ses terres (voir chapitre précédent), jusqu’à la vente du pain et de la farine aux consommateur·ices.

Adapter les cultures à l’atelier de transformation

Régis cultive du petit épeautre, des épeautres anciens et des blés « récents » et des blés anciens. Il cultive ces variétés anciennes car leurs glutens sont mieux digérés, notamment par les personnes intolérantes. C’est donc toute la rotation et le choix des cultivars qui vont être déterminés par l’atelier de meunerie.

Régis veille à moissonner les céréales au bon moment. Trop sec, le grain devient cassant ; trop humide, il risque de colmater la pierre lors de la transformation et se conserve mal. Il recherche donc une humidité idéale entre 14 % et 15 % pour garantir une récolte de qualité.

Une fois récolté, les grains sont ensuite stockés, nettoyés, puis conservés en big-bags en attendant d’être moulus tout au long de l’année.

Actuellement, le moulin ne tourne que deux jours par semaine pour un rendement d’une vingtaine de kg à l’heure. Selon les rendements dans les champs et les teneurs en protéines, Régis transforme la totalité de sa production ou bien revend les surplus à la coopérative Farm for Good qui reprend aussi sa moutarde. Le moulin pourrait fonctionner tous les jours, mais la priorité pour Régis est de vendre tout ce qu’il produit, avant de penser à augmenter son échelle de production.

Un moulin et une boulangerie en un seul lieu

L’investissement total représente environ 200.000€, pour le cloisonnement du bâtiment existant, les achats du moulin et de tout le matériel de boulangerie, ainsi que les aménagements d’accès.

Régis a choisi un moulin à meules de pierre pour éviter de surchauffer la farine et pour garder sa qualité nutritionnelle (Figure 4).

Figure 4 : Moulin à meules de pierre

Avec Céline, sa femme, ils ont engagé un boulanger pour une quinzaine d’heures par semaine. Ils l’ont choisi sur base de son intérêt et sa capacité à travailler au levain en pousse longue (24h), avec des farines de variétés anciennes sans additifs. Lui s’occupe de préparer les pâtes et de faire la cuisson, tandis qu’eux s’occupent des bannetons et de la vente (Figure 5).

Figure 5 : Du grain au pain, de la culture de la céréale à la vente du produit fini à la ferme

Les moments de vente (deux fois par semaine), et l’animation d’une page Facebook, sont une des opportunités pour Régis et Céline d’expliquer aux consommateur·ices comment les céréales sont cultivées et moulues sur la ferme et d’expliquer l’intérêt des choix techniques de l’atelier de transformation. C’est aussi l’occasion pour eux de discuter des difficultés rencontrées au quotidien dans la ferme. Ainsi, ils recréent une réelle connexion entre le producteur et le citoyen.

Enfin, ce modèle permet à la ferme des Champs des Noces de ne pas subir les fluctuations des prix du marché et les conséquences des traités de libre-échange. Cela est avant tout permis par les clients, conscients des enjeux liés à l’alimentation, qui se rendent à la boulangerie pour acheter le pain produit localement.

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