La famille Leyder
Fiche d'identité
Vaux-sur-Sûre
Belgique
1 UTh
20 ha de prairies permanentes
Elevage ovin
Table des matières
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Les moutons de la transmission
A Vaux-sur-sûre, Olivier construit "sa petite aventure" comme il le dit souvent, entouré de ses moutons et de ses parents. Cette activité trouve sa place en complément de son métier de vétérinaire. La longue allée amenant à la bergerie nous plonge au cœur de la passion d’Olivier pour ses moutons et nous laisse déjà deviner son attrait pour la biodiversité.
La ferme familiale a vu défiler différents types de troupeaux. Les parents d’Olivier élevaient des vaches laitières Pie Rouge jusqu’en 2007. Ils ont ensuite évolué vers un troupeau viandeux, comme on peut le voir sur la photo, qui a progressivement laissé place aux moutons qui sont maintenant les seuls occupants de l’étable.
Olivier offre ainsi une seconde vie à l’étable, aménagée à présent en bergerie. Humblement, il raconte avoir "pris le train en marche", dans la continuité de ses parents.
Olivier : Au final, j'ai pris le train en marche… j’ai juste amené le côté ovin à l’aventure
Père d’Olivier : il y a une continuité
O : puis c'est la philosophie aussi. Le coté famille.
P : le coté local aussi, c'est notre région, qui a ses atouts et ses inconvénients. On essaie de faire au mieux, c'est le bon sens quoi. C'est comme ça.
La continuité se traduit dans la transmission de la philosophie des parents mais aussi du lieu où la bergerie est implantée, comportant son lot d’avantages et d’inconvénients. Pour Olivier, il convient donc de s’adapter et de saisir les opportunités:
O : Avec malgré tout, les avantages que l'installation de départ était déjà en place. La vie est ainsi faite, il faut savoir s'adapter et saisir les opportunités. Est-ce qu'on aurait la même chose en étant parti de zéro ? La réflexion est différente. C'est un peu comme dans toute aventure, finalement.
Composer son milieu
Pour Olivier, il convient de s’adapter à ce qui existe… mais aussi d’améliorer ou de construire le milieu dans lequel il veut faire sa ferme. Le projet de la famille s’inscrit dans un projet environnemental, depuis de nombreuses années.
O : Il y a un projet environnement qui est là, avec la biodiversité, les arbres, les prairies permanentes. C'est aussi surtout ça qui est bien. Ici, je préfère voir les moutons au service de la nature, pour faire perdurer tout ça.
La famille accorde beaucoup d’attention à la biodiversité, aux haies, aux arbres. Ils expliquent avoir replanté beaucoup d’arbres et de haies, bien avant que cela ne soit dans l’ère du temps.
Non seulement, de l’attention y est portée mais ils inscrivent ces êtres non-humains dans une profonde interaction avec leurs moutons. Les moutons sont "au service de la nature" et les haies rendent aussi service aux moutons, leur offrant ombre et protection contre le vent.
O : Les bienfaits des haies vives par exemple, pour les animaux c'est vraiment parfait. Les gens pensent qu'ils perdent deux mètres tout le long de la haie, mais en fait non, il y a un effet de micro-climat qui joue. Il y a plein d'autres choses qui compensent.
Le papa d’Olivier parle des arbres et de leur plantation non sans une certaine émotion:
P : Quand j'étais gamin, j'allais avec mon grand-père travailler dans le bois. Peut-être que ça vient de là aussi. Et puis le coté …Tout ce qui est végétal, quand on sème, c'est magique. (…) Les arbres, j'ai toujours aimé. J'ai toujours planté des arbres. Par exemple, ce qu'on faisait, quand il y avait un lapin qui mourait, on l'enterrait et on mettait un arbre au-dessus.
La plantation de jeunes arbres demande un travail de protection pour éviter que les moutons ne les mangent. Il faut parvenir à composer avec tous les êtres. Le papa fait aussi preuve d’une très fine connaissance ornithologique et proposent un milieu accueillant à différentes espèces, notamment via un nichoir à chouette effraie, fixé sur un mur de la bergerie.
Les moutons de la transmission
La continuité et la proximité entre les deux générations sont fondamentales pour les membres de la famille. Avec humour, Olivier explique que les moutons permettent de maintenir ses parents en activité, ce sont eux qui s’occupent au quotidien de la surveillance et des soins du troupeau. En même temps, les parents d’Olivier semblent reconnaissants envers Olivier de maintenir la vie dans cette étable. Les moutons sont en quelques sortes les médiateurs de la transmission.
Olivier et ses parents forment, d’après leurs mots, "une bonne équipe". Pour concilier métier d’éleveur et de vétérinaire, Olivier regroupe les agnelages. La période des naissances étant déterminée, il sait alors qu’il se doit d’être plus présent à la bergerie.
O : Les naissances sont quand même regroupées. Cette année, on a commencé fin janvier, puis février, mars et un morceau d'avril. Donc en 2 mois et demi, le travail des naissances est effectué. Et après, c'est de la surveillance, les petits postes dont on a déjà parlé : la tonte, les pieds, les vermifuges, les vaccins, voilà, toute la gestion. Et ça reste chaque fois des activités concentrées. En parallèle avec mon activité de vétérinaire, ça me convient bien de partager les choses, de trouver les petits moments. Et puis j'ai mes parents. C'est sûr que si j'étais tout seul, j’aurais des soucis d’organisation à avoir des agnelages aussi tard.
Les moutons occupent donc une place centrale dans l’aventure de la famille. La passion d’Olivier pour les moutons prend tout son sens lorsque ce dernier explique que ce qui l’anime dans l’élevage est la composition du troupeau. Pour lui, de multiples éléments entrent en considération:
O : Il y a toutes sortes de critères. Il y a toute la filiation avec des codes couleurs selon les origines. On prend aussi en compte le tempérament des animaux avec des préférences pour des brebis calmes qui permettent d’avoir un bon relationnel, mais aussi la taille et le gabarit afin d’avoir des agnelages faciles.
Même si la période des naissances plait beaucoup à Olivier, ce dernier ne perd pas de vue l’une des finalités des animaux d’élevage. Il lui est impossible de garder tout le monde, à la fois pour des questions de place mais aussi d’équilibre du troupeau. Un suivi constant et rigoureux facilite la gestion de son cheptel et ses choix de réforme.
O : On a une feuille de route, un tableau Excel où je note les observations au quotidien… la facilité de l’agnelage, la présence d’une mammite éventuelle, le comportement maternel, le gabarit de ces derniers, leur vivacité… afin de faire les bons choix de réforme… et d’éviter les mauvaises surprises lors de la saison suivante.
Pour la vente des agneaux, l’éleveur-vétérinaire s’organise en fonction des demandes, avec notamment un pic à la période de Pâques. Si cet évènement est prévisible et annuel, d’autres ont un caractère beaucoup plus inopiné. C’est notamment le cas des maladies. Il faut alors savoir faire preuve de flexibilité et d’adaptabilité. L’exemple de la langue bleue est à ce titre très parlant:
O : Mais, je dois vous avouer qu'une année comme celle-ci, avec la langue bleue, j'ai dû déroger un peu à mes principes de réforme. C'est-à-dire qu'on avait une partie des brebis qui devaient être vendues mais quand on a vu qu’avec la FCO, on avait un quart du troupeau malade… avec des brebis qui boitaient, qui étaient couchées par terre, voire qui ne se relevaient plus… Et bien, on a décidé de les garder…
La passion du métier et des moutons est perceptible chez Olivier par sa connaissance et sa reconnaissance fine des animaux. D’un coup d’œil, il les identifie, par leurs tâches, leur laine, leur taille. Certaines sont affublées d’un nom, parfois en lien avec une caractéristique physique. Une anecdote expliquant le nom accompagne généralement la présentation de l’animal.
O : Ça c'est la mascotte, elle vient tout le temps se faire gratter. On l'a appelée Anémie… l'année passée, elle a fait une grosse anémie suite à une poussée de verminose. La pauvre était extrêmement pale quand on a été la rechercher en catastrophe. On ne donnait pas cher de sa peau, mais elle est toujours là. Elle a même donné 2 agneaux qui vont super bien. Elle n'était pas censée aller dans le cycle de reproduction mais…parfois l’histoire se termine bien. Chaque brebis a sa petite histoire, son caractère propre. Certaines sont curieuses, d’autres plus craintives.
Travailler à l’instinct
Ce suivi méthodique et précis contraste avec le discours de la famille qui se qualifie volontiers « d’hobbyiste », notamment lorsqu’il s’agit d’échographier les brebis.
O : On a aussi une cage de tri, afin de faciliter le travail notamment des échographies. Mais elle se trouve dans un autre bâtiment et elle est assez lourde… Donc on fait à l'ancienne en mettant les brebis dans un petit coin, et ça fonctionne aussi. Il faut cultiver ce petit côté amateur.
Lors des échographies, Olivier ne cherche pas à tout savoir, à tout contrôler. Il utilise un ancien échographe non portable recyclé du cabinet vétérinaire pour vérifier si chaque brebis est pleine ou vide. Bien qu’il puisse essayer de deviner le nombre d’agneaux, cela lui importe peu, le principal étant de savoir si la brebis est gestante ou non. Il explique connaître son appareil : Avec l’expérience, on connait son appareil et ses images, et puis on sait ce qu’on doit voir pour confirmer la gestation. Olivier et son papa expliquent aussi s’attacher à ce vieux matériel, qui leur rappelle des souvenirs.
Olivier nous confie qu’il pourrait acheter un autre échographe mais il n’en voit pas l’intérêt tant que celui-ci fonctionne. Il précise même qu’un échographe plus performant lui ôterait toute surprise lors des naissances, il faut garder cet instant magique…
Ces différentes considérations concernant l’échographe illustrent le rapport global des Leyder aux investissements. Depuis toujours, les investissements sont limités, réfléchis et se font à la marge, petit-à-petit. Si une machine fonctionne encore, la famille ne voit pas l’intérêt de la changer.
Bien que les bâtiments soient déjà présents, Olivier a adapté l’espace initial disponible, à moindre coût, pour se faciliter le travail. Le plus gros investissement financier de cette adaptation concerne des barrières en aluminium légère et fonctionnelle afin de ne plus devoir courir après les moutons et éviter aussi des stress inutiles pour ceux-ci. Ces nouvelles barrières sont aussi complétées par une cage de tri fabriquée avec des barrières de récupération, en bois.
La famille explique travailler à l’instinct, « faire avec ce qu’ils ont » et réduire leurs achats au maximum. Le papa d’Olivier raconte avoir procédé de la sorte à l’époque où il possédait encore ses vaches laitières. Dans les années 80, il s’est mis à suivre les recommandations de son conseiller et s’est essayé à l’ensilage de maïs, aux fertilisants minéraux. Mais il s’est rapidement aperçu qu’il ne gagnait pas assez bien sa vie. Bien qu’il n’ait pas suivi d’études agricoles, il a alors décidé de « travailler à l’instinct » comme il dit, en s’inspirant de la manière dont ses parents et arrière-grands-parents travaillaient :
P : La vérité des chiffres, c'est qu'on ne gagnait pas grand-chose à suivre ces conseils… je me suis dit « ça ne va pas ce truc-là ». Alors j'ai complètement viré ça. J'ai fait à l'instinct. C'était plutôt l'instinct et le bon sens qui primaient, mais aussi un peu tout ce que j'ai entendu dire de mes parents et de mes grands-parents, comment j'ai vu qu'ils faisaient la ferme.
P : Et voilà, on essaie, on est des gros amateurs je vais dire, on manque peut-être de recul, on fait ça un peu à l'instinct. On a toujours travaillé à l'instinct, autodidacte, voilà.
Dans la foulée, Olivier et son père précisent que leur modèle n’est pas à imiter pour autant. Ils insistent sur la singularité de chaque ferme, de chaque système, chacun ayant ses passions. Ils ne formulent aucune critique sur les modèles plus intensifs « du bon pays » mais ne souhaitent néanmoins pas appliquer ces pratiques chez eux. Toujours sans jugement, ils pointent les limites des systèmes actuels basés sur la performance économique pure, bien conscients que ces fermes sont poussées dans la voie du productivisme et de la croissance par un système économique en place. La famille Leyder construit une autre définition de la performance pour leur ferme, basée sur une gestion pragmatique du troupeau, en veillant à conserver la biodiversité mais aussi en limitant les achats et les investissements. Toute cela leur permet notamment de s’adapter aux situations imprévues et de garder leur indépendance dans la gestion au quotidien.
Ils se contentent, en toute humilité, de vivre leur passion pour le vivant et « les copines » comme ils aiment appeler leurs brebis. A leurs yeux, la transmission ne se limite pas à des terres, des bêtes et des bâtiments. Elle implique ici le partage et la continuité d’une philosophie, d’une posture de la modestie et du soin à l’égard du milieu et du matériel. Le tout avec en toile de fond, les moutons de la transmission.